Blue Velvet (1987) : analyse de la scène d'ouverture

Publié le par The old Ben

Une vite présentation du chef d'oeuvre : 

Sortit en 1986, Lynch à mis du temps avant de sortir ce film après l'échec (à juste titre ou pas) de Dune (de 1984). Film plus personnel, et donc plus puissant au même titre qu'un Tetro sortit sous peu du maître Coppola, un film plus intime où Lynch se dévoile à travers des sujets précieux à ces yeux. L'amour, le sexe, et la mort.

Mais ici derrière ces apparats de thèmes (tout de même bien traité) se cache un sujet bien plus profond : les mondes cachés.

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Une mise en scène clipesque

Ici la mise en scène n'est pas sans rappeler un genre à la mode en 1987 : le clip. En effet tous deux reposent sur une construction parallèle de la bande son et de la bande-image: les ralentis (les flots d'eau déversés, le passage du camion, les jonquilles dans le vent...), des images s'adressant au spectateur plus qu'au service de la diégèse (regard caméra du pompier) créant un décalage voulu entre le spectateur et la narration. Le rythme est ici en pure adéquation avec la musique comme la "mise à mort" orchestrée comme un thriller : en jouant sur le rythme de montage (succession de plus en plus rapide desplans) et le hors-champ. Ainsi, l'idée de mort est annoncée par le plan du téléviseur qui diffuse un pistolet en gros plan (comique de raccord avec le tuyau et le pistolet), tenu par une main gantée anonyme, le cadre TV se confond avec l'image/cadre cinéma. Lynch joue aussi avec les échelles de plan avec un très gros plan comme ouverture (rideaux bleus simulacres d'un être vivant) et conclusion de cette scène.

 

Du rêve au cauchemar

Sur les notes aériennes du morceau, empreint de l’atmosphère des années 60, défilent les images colorées et sereines de la petite bourgade américaine typique. David Lynch débute et termine le film sur ces notes optimistes : chanson romantique, petits oiseaux, etc... Ces scènes sont idylliques mais trop parfaites : les couleurs, plastiques, sont saturées, irréelles et trop vives pour paraître un tant soit peu réalistes. 

Lors du malaise de l'homme, la bande sonore et les images dénotent soudainement avec l’ambiance chaude et nostalgique véhiculée par le début, le son passe de l'extra à l'intra diégétique. Le chien ouvre sa gueule pour saisir l’eau s’échappant du tuyau d’arrosage, et le son sourd de ses aboiements contraste (car ponctuels et surmixés comme l'eau jaillissante et les grognements de douleur) avec le prélude mélodieux du film. La caméra effectue un zoom vertigineux vers la terre, la caméra endoscope plongeant dans un nid d’insectes grouillant, image ponctuée du bruit parasite généré par leur activité secrète et obscure. L'infiniment petit se transforme en infiniment grand. La quiétude devient terreur, la couleur devient ténèbres.

 

Une scène d'introduction symbolique

Le pacte avec le spectateur est clair : "vous allez voir ce qu'il y a derrière le rideau" (de velours bleu). Mais de nombreux symboles sont dissimulés. Le paysage idyllique n'est que le paravent d'un monde parallèle situé sous nos yeux. Mais Lynch ici installe bien plus qu'un pacte, il fait un début programmatique mais trop subtil, où il s'amuse à perdre le spectateur tout en distillant les thèmes du film à venir : le sexe (le tuyau évoquant une éjaculation ou le tuyau qu'utilise Franck pour s'exciter), la mort (le fil délimitant une zone comme les banderoles d'une scène de crime, l'arrêt cardiaque, les insectes) et surtout le principe de différents types de perception de la réalité avec les sons (intra et extradégiétique), le temps (les ralentis) et l'espace (du très grand comme un camion à l'infiniment petit). Il impose un point de vue inhabituel.


 

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Cécile 16/04/2015 12:02

Belle analyse. On peut aussi noter que les premiers plans de la scène d'ouverture répondent à ceux, quasi-identiques, qui interviennent vers la fin, à la différence près que ceux-ci nous sont montrés de manière symétrique. On peut retrouver cette symétrie dans toute la structure du film, d'ailleurs. Cette scène d'introduction est en tout cas bel et bien un condensé de toute la symbolique du film, qui se trouve appuyée par la découverte de la fameuse oreille coupée (qui était le point de départ de mon analyse de Blue Velvet, si cela vous intéresse : http://eclorecreations.com/cinema/blue-velvet-david-lynch-1986-critique-du-film-12/)